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Comment savoir si mes règles alimentaires sont adaptées à moi ? Diététique, nutrition et philosophie de la santé.

7 avr.
6 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 5 jours

1. Introduction

Il suffit de faire le tour de son entourage pour se rendre compte que chaque personne a ses propres règles alimentaires, ses propres spécificités et différences, minimes soient-elles, dans la façon de construire sa journée alimentaire.


Quand la soeur décide de ne pas prendre de petit-déjeuner, que le père privilégie une assiette de légumes et de protéines le soir, que le petit-frère se prépare une collation complète dans l’après-midi ou encore que l’amie ne mange aucun produit ultra-transformé, comment savoir si mes propres règles alimentaires me conviennent ?


Comment savoir si elles sont bonnes pour ma santé ? Pour mon système cardiovasculaire, métabolique, etc ?


Si elles ne s’inscrivent tout simplement pas dans un processus de restriction cognitive*, facteur de vulnérabilité de TCA, lorsque par exemple je me prépare une salade complète plutôt que de réchauffer ma pizza surgelée ? *définit comme l’ensemble des actions, des croyances, des interprétations et des cognitions ayant une intention de maîtrise restrictive du poids par un contrôle mental du comportement alimentaire (Apfeldorfer & Zermati, 2009)


Cette pluralité des modes et des discours alimentaires présents dans les différentes strates de nos sociétés et les mécanismes de comparaison qui s’y associent peuvent générer une perte de repères et de fait entrainer des difficultés pour développer son autonomie alimentaire.


L’autonomie (décisionnelle) alimentaire se caractérise notamment par le fait d’être capable de décider de ses propres lois alimentaires, et ce, de manière intelligible (= compréhension du pourquoi je choisis et j’applique cette règle), sans être pris dans trop de contraintes (= j’ai un ensemble de choix alimentaires possibles s’offrant à moi).


2. Le normal en santé

Pour répondre à cette question “Comment savoir si mes règles alimentaires sont adaptées à moi ?”, question qui peut d’ailleurs se déployer sous la forme “Qu’est-ce qui est normal dans ma relation à l’alimentation ?”, je vais mobiliser les connaissances du médecin et épistémologue Georges Canguilhem, notamment connu en philosophie du soin pour son oeuvre sur les normes “Le normal et le pathologique” (Lefèvre, 2024).


Georges Canguilhem considère que le “normal” en santé, c’est la possibilité qu’a la personne de pouvoir effectuer les activités qui lui sont indispensables dans son milieu de vie.


Par exemple, pour la “santé physique”, cela peut vouloir dire être capable de marcher jusqu’au travail, faire et porter ses courses pour se nourrir, s’inscrire et participer à un événement porteur de valeurs. Pour la santé mentale, cela peut être d’avoir la possibilité d’avoir des moments de pause pour souffler dans sa journée.


Il indique aussi que c’est pouvoir décider de ses propres normes de vie.


Dans le “normal”, il y a donc une part de subjectivité au regard de ce qui compte pour l’individu.


Par exemple, si devenir végan fait partie de mon éthique de vie, de la manière dont je veux habiter ce monde, investir l’alimentation végétalienne sera adapté à moi et me permettra donc d’avoir une relation à la nourriture alignée avec mes valeurs.


Si s’autoriser un dessert sucré pour se sentir rassasié en fin de repas me permet de profiter de ma journée sans être obsédé par la nourriture, cette règle alimentaire peut s’avérer judicieuse et fonctionnelle dans ma relation à la nourriture et au monde.


Cependant, cette part de subjectivité ne permet pas totalement de définir ce qu’est la santé pour Georges Canguilhem.


En effet, l’équilibre que je me crée par le biais de mes règles alimentaires et normes subjectives de vie devra alors se caractériser de manière objective par des constantes physiologiques correctes (pouls, pression artérielle, glycémie, cholestérolémie, état nutritionnel, etc).


3. Le pathologique

De fait, si la règle alimentaire que je mets en place participe à détériorer mon état physiologique, cela affaiblira ma capacité à effectuer des activités dans mon milieu de vie et donc à être décisionnaire de mes normes de vie. C’est comme cela que Georges Canguilhem définit “le pathologique”.


Par exemple, la non-prise de vitamines B12 à long terme sera dangereuse dans un régime végan. La consommation excessive de produit ultra-transformés, malgré la satisfaction que je pourrais en tirer, m’amènera probablement à plus de problématiques cardio-métaboliques. Idem, avec la consommation excessive de viande rouge et le risque de développement de plaques d’athéromes et d’accidents cardio-vasculaires.


À l’inverse, je peux vouloir favoriser la bonne santé physiologique en consommant uniquement des aliments bruts et, m’amenant à éviter tous les lieux à risque (restaurant, repas de famille, voyage). Les constantes physiologiques auront beau être top, suivre ce fonctionnement aura pour conséquence une perte de liberté pour l’individu, s’il est important pour lui de favoriser des moments de partage entre personnes.


Un autre exemple marquant dans le soin des TCA, avec l’anorexie mentale. Dans la phase de lune de miel de l’anorexie mentale, la personne pense reprendre du contrôle sur son corps, ses valeurs de vie et sa liberté par la restriction alimentaire ; pourtant cela l’amènera inévitablement à une dégradation de ses constantes physiologiques à cause de la dénutrition, réduisant peu à peu son autonomie et sa capacité d’existence.

Il y a donc une double condition pour trouver une règle alimentaire et une relation à la nourriture adapté à soi : qu’elle soit en accord avec ses valeurs de vie, et qu’elle puisse tout autant maintenir et prendre soin de ses constantes physiologiques, pour permettre de se déployer en ce monde.

Ce fin équilibre peut se créer justement dans la discussion avec la diététicienne.

Puisqu’il existe une réalité nutritionnelle (réalisme épistémologique) (Lahire, 2026), des faits objectifs de la nutrition sur le fonctionnement du corps, mis en évidence par la science, il est nécessaire de pouvoir éclaircir le monde nutritionnel avec des informations robustes, coeur du métier de diététicienne, tout en prenant en compte et en s’adaptant à la réalité des valeurs du patient.


4. La responsabilité sociale

Jusqu’ici, il a été développé par le biais de la philosophie de Canguilhem, ce qu’est “le normal”, “la santé”, “les règles alimentaires adaptées à soi”, prenant racines dans cette double condition de la réalité des valeurs de la personne et de la réalité de la nutrition et de la physiologie, et permettant alors, à l’individu d’effectuer les activités qui lui sont indispensables dans son milieu de vie.


Que faire alors, quand le milieu dans lequel je suis, m’impose des normes qui sont en inadéquation avec ma capacité à vivre correctement ? Je pense notamment à la grossophobie, qui empêche les personnes grosses de vivre et de pouvoir se déployer dans l’espace social, et valorisant la restriction, la minceur et la perte de poids. Aux diverses inégalités socio-économiques bridant les choix alimentaires et aux divers rapports de domination structurant nos sociétés et sources de nombreuses violences et crimes.

Faut-il s’adapter à ce qui est existant dans nos sociétés ?


La personne avec un corps gros doit-elle subir un énième régime restrictif pour avoir la possibilité d’être à l’aise dans le siège du cinéma ou pour ne pas subir de remarques grossophobes de la part du soignant.


C’est là où Canguilhem émet l’idée que les valeurs et les normes de vie de l’individu, doivent pouvoir être des moteurs, non pas uniquement pour effectuer des activités normées dans son milieu de vie, mais pour pouvoir aussi progressivement modifier un environnement inadapté et violent.


5. Conclusion

En prenant en compte les structures et les caractéristiques actuelles de nos sociétés humaines, on passe d’une double à une triple condition pour accéder à des règles alimentaires et/ou une relation à l’alimentation “normale”, adaptée à soi :


1- Prendre en compte sa réalité normative en lien avec l’alimentation : ses valeurs, ses désirs.


2- Prendre en compte la réalité nutritionnelle pour maintenir et soigner ses constantes physiologiques.


3- Éclairer, remettre en question, résister, s’organiser collectivement, pour tenter de modifier un environnement ne permettant pas à l’individu victime d’injustice de pouvoir déployer ses possibilités d’existence avec dignité.


Une relation à l’alimentation adaptée à soi n’est ni celle qui obéit parfaitement aux normes nutritionnelles, ni celle qui satisfait simplement tous nos désirs. C’est celle qui permet à une personne de préserver ses constantes physiologiques, de vivre conformément à ses valeurs pour développer ses possibilités d’existence, tout en pouvant remettre en question un environnement qui les entrave.


Bibliographie :

Apfeldorfer, G. & Zermati, J. (2009). Traitement de la restriction cognitive : est-ce si simple ? Obésité, 4(2), 91‑96.

Lahire, B. (2026). Pourquoi comprenons-nous le monde ? La découverte

Lefèvre, C. (2024). Autour de Canguilhem : vie, médecine et soin. Presse Universitaire de France


Aurélien Lemée. Diététicien nutritionniste spé troubles alimentaires & cardiométaboliques, Titulaire Master Éthique médicale, Étudiant Master Épistémologie, histoire des sciences et techniques



 
 
 

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